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Charles Buls > 1NPRI - Philosophie et Morale > La philosophie
La philosophie

Philosophie

philosophie (du grec philosophia, « amour de la sagesse »), recherche critique et rationnelle des principes fondamentaux. On divise la philosophie en quatre branches principales : la métaphysique, investigation sur l'Être, recherche des premiers principes et des causes premières ; la théorie de la connaissance, étude des sources, de la validité et des limites de la connaissance ; l'éthique, étude de la nature de la morale et du jugement et l'esthétique, étude de la nature du beau dans les beaux-arts. Les deux types spécifiquement philosophiques de recherche sont la philosophie analytique, qui est l'étude logique des concepts, et la philosophie synthétique, qui se donne pour tâche d'agencer les connaissances en un tout homogène.

 

En son sens originaire, le terme « philosophie » fut utilisé par les Grecs anciens pour désigner la recherche désintéressée de la connaissance. La philosophie englobait tous les domaines de la pensée spéculative et comprenait les arts, les sciences et la religion. Au fur et à mesure que des méthodes et principes particuliers se développaient dans différents domaines de la connaissance, des disciplines philosophiques autonomes se constituèrent, donnant naissance à la philosophie de l'art, de la science et de la religion. Dans le langage courant, le terme « philosophie » est souvent employé pour désigner un ensemble de valeurs et une attitude envers la vie, la nature et la société, comme dans l'expression « philosophie de la vie ». Du fait que les limites et les traits distinctifs des divers champs du savoir sont flexibles et susceptibles de changements, la définition de la philosophie demeure un sujet controversé.

 

L'évolution de la philosophie occidentale, de l'Antiquité grecque jusqu'aux temps modernes, constitue l'objet du présent article. Pour la pensée non occidentale, Voir Chinoise, philosophie, islam, bouddhisme, taoïsme et confucianisme.

 

2  Philosophie grecque

 

Il est généralement admis que la philosophie occidentale a débuté dans la Grèce antique comme une spéculation sur la nature du monde physique. Dans sa forme la plus ancienne, elle se confondait avec la science de la nature. Les écrits des premiers philosophes ne sont pas parvenus à nous, mis à part quelques fragments cités par Aristote et d'autres auteurs postérieurs.

 

2.1  École ionienne

 

Le premier philosophe mentionné par l'histoire fut Thalès, originaire de la cité de Milet située sur la côte ionienne de l'Asie Mineure, qui vécut aux VIIe et VIe siècles av. J.-C. Vénéré par les générations postérieures comme l'un des sept sages de la Grèce, il se consacra à l'étude des phénomènes astronomiques, physiques et météorologiques. Selon l'hypothèse qui ressortit de ses recherches, tous les phénomènes naturels constituent des formes diverses d'une substance fondamentale (sa doctrine s'apparente ainsi au monisme), à savoir l'eau, car il considérait que l'évaporation et la condensation sont des processus universels. Anaximandre, disciple de Thalès, soutenait que le principe premier dont dérive toute chose est une substance intangible, infinie, insaisissable et indéfinie qu'il appelait apeiron. Aussi affirmait-il que l'on ne peut déceler aucune substance observable dans aucune chose ; ainsi, son concept de l'infini annonce le concept moderne d'un Univers infini. Cette substance, selon lui, est éternelle et indestructible. Son mouvement incessant fait naître continuellement les substances plus familières comme la chaleur, le froid, la terre, l'air, le feu, qui produisent à leur tour les différents objets et organismes qui constituent le monde que l'on connaît.

 

Le troisième grand philosophe ionien, Anaximène, reprit l'hypothèse de Thalès selon laquelle il existe une substance originelle, mais il désignait l'air, et non pas l'eau, comme l'élément dont est composée toute chose. Il estimait que les changements auxquels sont soumis les corps peuvent être expliqués par la raréfaction et la condensation de l'air. Anaximène fut ainsi le premier philosophe à expliquer des différences qualitatives par des différences quantitatives, méthode essentielle à la science de la nature.

 

Dans son ensemble, l'école ionienne a franchi le premier pas décisif menant de l'explication mythologique à l'explication scientifique des phénomènes naturels. Elle a découvert les principes scientifiques de la permanence de la substance, de l'évolution naturelle du monde et de la réduction de la qualité à la quantité.

 

2.2  École pythagoricienne

 

Vers 530 av. J.-C., Pythagore fonda une école de philosophie à Crotone, en Italie méridionale, plus religieuse et mystique que l'école ionienne, synthèse de l'antique perception mythologique du monde et de l'intérêt grandissant pour l'explication scientifique. Le système philosophique, connu sous le nom de pythagorisme, intégra des croyances éthiques et mathématiques à une vision spiritualiste de la vie. Les pythagoriciens enseignaient et pratiquaient un mode de vie fondé sur la conviction que l'âme est prisonnière du corps, qu'elle est délivrée de celui-ci après la mort et réincarnée dans une nouvelle forme de vie, supérieure ou inférieure selon le degré de vertu auquel elle est parvenue. La fin suprême de l'homme serait de purifier son âme en cultivant les vertus intellectuelles, en s'abstenant des plaisirs sensuels et en accomplissant divers rites religieux. Ayant découvert les lois mathématiques de la gamme musicale, les pythagoriciens en conclurent que les mouvements planétaires produisent une « musique des sphères » et développèrent une « thérapie par la musique » dans le but de mettre l'humanité en harmonie avec les sphères célestes. Ils identifièrent la science aux mathématiques, soutenant que toute chose est composée de nombres et de figures géométriques. Ils apportèrent d'importantes contributions aux mathématiques, à la théorie musicale et à l'astronomie.

 

2.3  Héraclite

 

Poursuivant la quête ionienne d'une substance première, Héraclite d'Éphèse affirma que le feu constituait l'élément fondamental de l'Univers. Observant que la chaleur produisait des modifications de la matière, il anticipa la théorie moderne de l'énergie. Héraclite soutenait que toutes les choses se trouvent dans un état de fluctuation perpétuelle, que la stabilité est une illusion et que seuls le changement et la loi de la nature, ou logos, sont réels. La doctrine du logos d'Héraclite, qui identifie les lois de la nature à l'esprit divin, a conduit à la théologie panthéiste du stoïcisme.

 

2.4  École d'Élée

 

Au Ve siècle av. J.-C., Parménide fonda une école de philosophie à Élée, colonie grecque dans la péninsule italienne. Parménide adopta une position contraire à celle d'Héraclite sur la relation entre la stabilité et le changement, soutenant que l'Univers ou l'état de l'Être est une entité sphérique, indivisible et immuable, et que toute référence au changement ou à la diversité est une contradiction en soi. « L'être est » représente, selon lui, le seul énoncé vrai, l'unique certitude dans notre monde où nous sommes confrontés à l'apparence. Zénon d'Élée, disciple de Parménide, tenta de prouver l'unité de l'être en affirmant que la croyance en la réalité du changement, de la diversité et du mouvement conduit à des paradoxes logiques que les philosophes et logiciens de toutes les époques ultérieures ont tenté de résoudre. L'intérêt des éléates pour le problème de la cohérence logique a jeté les fondements du développement de la science de la logique.

 

2.5  Pluralistes

 

La spéculation sur le monde physique amorcée par les philosophes ioniens fut poursuivie au Ve siècle av. J.-C. par Empédocle et Anaxagore, qui élaborèrent une philosophie qui substitua à l'hypothèse d'une substance primordiale unique celle d'une pluralité de substances. Empédocle soutenait que toute chose est composée de quatre éléments irréductibles : l'air, l'eau, la terre et le feu, qui tour à tour sont combinés et séparés par deux forces opposées, à savoir l'amour et la haine. Par ce processus, le monde évolue du chaos à la forme puis retourne au chaos, dans un cycle éternel. Empédocle considérait le cycle éternel comme l'objet approprié du culte religieux et critiquait la foi religieuse en des divinités personnelles, mais il omit d'expliquer la manière dont les objets de l'expérience pouvaient exister et se développer à partir d'éléments radicalement différents d'eux. Anaxagore suggéra donc que toutes les choses sont composées de particules minuscules ou « semences » qui existent dans une infinie variété. Pour expliquer la manière dont les particules se combinent pour former des objets qui constituent le monde connu, Anaxagore développa une théorie de l'évolution cosmique. Il soutenait que le principe actif de ce processus évolutif est un esprit du monde qui sépare et combine les particules. Sa conception de particules élémentaires a conduit au développement de la théorie atomistique de la matière.

 

2.6  Atomistes

 

C'est par un cheminement naturel que le pluralisme conduisit à l'atomisme, théorie selon laquelle la matière est composée de minuscules particules indivisibles qui ne diffèrent que par des propriétés physiques simples telles que la grandeur, la forme et le poids. On doit cette évolution, qui se produisit au IVe siècle av. J.-C., à Leucippe et à son disciple, plus célèbre, Démocrite, à qui l'on attribue généralement la première formulation systématique d'une théorie atomistique de la matière. Sa conception de la nature était entièrement matérialiste, expliquant tous les phénomènes naturels en termes de nombre, de forme et de grandeur des atomes. Il réduisait ainsi les qualités sensibles des choses telles que la chaleur, le froid, le goût et l'odeur à des différences quantitatives entre atomes. Les formes supérieures de l'existence, comme les plantes et les animaux, la vie et même la pensée humaine, furent expliquées par Démocrite dans des termes purement physiques. Il appliqua sa théorie à la psychologie, à la physiologie, à la théorie de la connaissance (gnoséologie), à l'éthique et à la politique, présentant ainsi la première exposition complète du matérialisme déterministe selon lequel tous les aspects de l'existence sont déterminés par des lois physiques inflexibles.

 

2.7  Sophistes

 

Vers la fin du Ve siècle av. J.-C., des enseignants itinérants nommés sophistes devinrent célèbres dans toute la Grèce. Les sophistes jouèrent un rôle important dans l'évolution qui fit passer les cités grecques de la monarchie agricole à la démocratie commerciale. Lorsque l'industrie et le commerce se développèrent en Grèce, une classe de marchands nouvellement enrichis, économiquement puissants, commença à exercer le pouvoir politique. L'éducation des aristocrates leur faisant défaut, ils cherchèrent à se préparer à la politique et au commerce en invitant les sophistes à leur enseigner contre rétribution la rhétorique, l'argumentation juridique et la culture générale. Bien que les meilleurs sophistes aient apporté d'appréciables contributions à la pensée grecque, le groupe dans son ensemble acquit la mauvaise réputation d'être trompeur, démagogue et intéressé. Le terme « sophisme » est ainsi devenu synonyme de faute morale. La célèbre maxime de Protagoras, un des plus éminents sophistes, « L'homme est la mesure de toutes choses », est caractéristique de l'attitude philosophique de l'école des sophistes. Ils estimaient que les individus ont le droit de juger de tout par eux-mêmes. Ils niaient l'existence d'une connaissance objective, affirmaient que les sciences naturelles et la théologie ne sont d'aucune valeur parce qu'elles sont sans effet sur la vie quotidienne et déclaraient que les préceptes éthiques ne servent qu'à poursuivre les intérêts particuliers.

 

 

2.8  Philosophie socratique

 

La plus grande personnalité de l'histoire de la philosophie occidentale fut sans doute Socrate. Né en 469 av. J.-C., Socrate poursuivit son enseignement sous forme de dialogue avec ses disciples jusqu'à sa condamnation à mort, qu'il accepta en absorbant la ciguë en 399 av. J.-C. Contrairement aux sophistes, il refusait toute rétribution pour ses enseignements, affirmant qu'il n'avait aucune connaissance positive à offrir, si ce n'est la conscience du manque de connaissances. Socrate n'a laissé aucun écrit, mais ses enseignements furent préservés pour les générations postérieures dans le portrait satirique que fit de lui Aristophane, dans les textes de Xénophon et surtout dans les dialogues de son disciple le plus célèbre, Platon. Socrate enseignait que chacun possède l'entière connaissance de la vérité absolue, inhérente à son âme, et qu'il doit seulement être incité à la réflexion consciente pour la reconnaître. Dans Menon, dialogue de Platon, Socrate conduit ainsi un esclave à formuler le théorème de Pythagore, démontrant qu'une telle connaissance est innée dans l'âme et non apprise par expérience. La tâche du philosophe, selon Socrate, est d'inciter les hommes à penser par eux-mêmes et non de leur enseigner quelque chose qu'ils ignoraient. Sa contribution à l'histoire de la pensée ne réside pas dans une doctrine systématique, mais dans une méthode de pensée et un mode de vie. Il est nécessaire, soulignait-il, d'analyser les raisons des croyances, de définir clairement les concepts fondamentaux et d'aborder les problèmes éthiques de manière rationnelle et critique.

 

2.9  Philosophie platonicienne

 

Platon était un penseur plus systématique et plus positif que Socrate, mais ses écrits, en particulier les premiers dialogues, peuvent être considérés comme la continuation et l'élaboration des intuitions socratiques. Comme Socrate, Platon tenait l'éthique pour la plus haute discipline de la connaissance ; il mit l'accent sur le fondement intellectuel de la vertu, identifiant la vertu à la sagesse. Cette position repose sur ce qu'on appelle le paradoxe socratique, tel qu'énoncé par Socrate dans le Protagoras : « Nul ne fait le mal volontairement. » Aristote notera par la suite qu'une telle conclusion ne laisse aucune place à la responsabilité morale. Platon explora aussi les problèmes fondamentaux des sciences naturelles, de la théorie politique, de la métaphysique, de la théologie et de la théorie de la connaissance, et élabora des conceptions qui allaient devenir des éléments constitutifs de la pensée occidentale.

 

La philosophie de Platon repose sur sa théorie des Idées, ou doctrine des Formes. La théorie des Idées, formulée dans plusieurs de ses dialogues, particulièrement dans la République et dans le Parménide, divise l'Univers en deux mondes : le « monde intelligible » formé d'Idées ou Formes parfaites, éternelles et invisibles, et le « monde sensible » formé d'objets concrets et familiers. Pour Platon, les arbres, les pierres, les corps humains et tous les objets connus par les sens sont de vagues copies irréelles et imparfaites des Idées. Il parvint à cette conclusion apparemment paradoxale par les critères exigeants qu'il imposait à la connaissance : par exemple, il demandait que tous les vrais objets de la connaissance soient décrits sans contradiction. Comme tous les objets appréhendés par les sens sont sujets au changement, un énoncé fait à un moment donné sur de tels objets peut s'avérer faux à un moment ultérieur. Selon Platon, ces objets ne sont pas tout à fait réels. Les croyances résultant de l'expérience de tels objets sont donc vagues et trompeuses, alors que les principes de la mathématique et de la philosophie, découverts par la méditation sur les Idées, constituent la seule connaissance digne de ce nom. Selon la description que Platon fait dans la République, le genre humain est emprisonné dans une caverne et prend à tort les ombres projetées sur le mur pour la réalité ; il y désigne le philosophe comme celui qui pénètre le monde à l'extérieur de la caverne, parvient à une vision de la vraie réalité, c'est-à-dire du monde des Idées, et retourne dans la caverne pour délivrer ses congénères. La conception du bien absolu de Platon, forme suprême englobant toutes les autres, a été une source importante des doctrines religieuses, panthéistes et mystiques, de la culture occidentale.

 

La théorie des Idées de Platon et sa conception rationaliste de la connaissance sont au fondement de son idéalisme moral et politique. Du monde des Idées éternelles sont issus les critères, ou idéaux, selon lesquels tous les objets et toutes les actions doivent être jugés. Chez une personne, la vertu réside dans la relation harmonieuse entre les facultés de son âme. La justice sociale consiste en l'harmonie entre les classes de la société. L'état idéal d'un esprit sain dans un corps sain implique que l'intellect contrôle les désirs et les passions, comme l'État idéal implique que les individus les plus sages gouvernent les masses en quête de jouissance. Vérité, beauté et justice sont contenues dans l'idée du Bien ; ainsi, l'art suprême exprime des valeurs morales. Cependant, dans son projet de société, Platon n'admit l'art que dans les limites où il sert l'éducation morale de la jeunesse.

 

2.10  Philosophie aristotélicienne

 

Aristote, qui commença ses études à l'Académie de Platon à l'âge de dix-sept ans en 367 av. J.-C., fut le plus prestigieux disciple de Platon et compte avec son maître parmi les penseurs les plus influents du monde occidental. Après avoir étudié plusieurs années à l'Académie de Platon, Aristote devint le précepteur d'Alexandre le Grand. Il retourna par la suite à Athènes pour fonder le Lycée, école qui, comme l'Académie de Platon, allait demeurer pendant des siècles un des grands centres intellectuels de la Grèce. Dans ses cours au Lycée, Aristote définit les concepts et les principes fondamentaux de maintes sciences théoriques, telles que la logique, la biologie, la physique et la psychologie. En créant la science de la logique, il élabora la théorie de l'inférence déductive, illustrée par le syllogisme (raisonnement de type hypothético-déductif, usant de deux prémisses et d'une conclusion) et un ensemble de règles régissant la méthode scientifique.

 

Dans sa métaphysique, Aristote critiqua la séparation opérée par Platon de la Forme et de la matière et soutint que les Formes ou essences sont contenues dans les objets concrets. Pour Aristote, tout ce qui est réel est une combinaison de potentialité et d'actualité ; en d'autres mots, toute chose est une combinaison de ce qu'elle peut être (mais n'est pas encore) et de ce qu'elle est déjà (matière et Forme), parce que toutes les choses changent et deviennent différentes de ce qu'elles étaient, exception faite des intellects actifs, divin et humain, qui sont de pures Formes.

 

La nature est pour Aristote un système organique de choses ; leurs formes communes permettent de les répartir en classes embrassant les espèces et les genres, chaque espèce possédant une forme, une fin et un mode de développement suivant lesquels elle peut être définie. L'objectif de la science théorique est de définir les Formes, les fins et les modes de développement de toutes les espèces et de les classer selon leur ordre naturel en suivant la complexité progressive de leurs Formes. Les principaux niveaux des espèces sont l'inanimé, le végétatif, l'animal et le rationnel. Pour Aristote, qui oppose « puissance » et « actes », l'âme est la Forme ou l'« actualisation » du corps, et les êtres humains (dont l'âme rationnelle est une forme supérieure aux âmes des autres espèces terrestres) constituent l'espèce suprême parmi les êtres périssables. Les corps célestes, composés d'une substance impérissable, à savoir l'« éther », et mus éternellement par Dieu dans une trajectoire parfaitement circulaire, sont placés encore plus haut dans l'ordre de la nature. Cette classification hiérarchique de la nature fut adoptée par plusieurs théologiens chrétiens, juifs et islamiques au Moyen Âge comme la seule conception de la nature compatible avec leurs convictions religieuses.

 

La philosophie politique et éthique d'Aristote repose également sur l'examen critique des principes platoniciens. Selon Aristote, les règles de la conduite individuelle et sociale doivent être trouvées dans l'étude scientifique des tendances naturelles des individus et des sociétés plutôt que dans un monde divin constitué de pures Formes. Insistant par conséquent moins que Platon sur la conformité rigoureuse aux principes absolus, Aristote considérait les règles éthiques comme des préceptes pratiques en vue de parvenir à une vie heureuse et harmonieuse. Mettant l'accent sur le bonheur, en tant qu'épanouissement des talents naturels, Aristote illustrait en fait l'attitude envers la vie propre aux Grecs cultivés de son époque. En théorie politique, la position d'Aristote est plus réaliste que celle de Platon. Il convenait qu'une monarchie gouvernée par un roi sage serait la structure politique idéale, mais reconnaissait que les sociétés diffèrent dans leurs besoins et traditions et estimait qu'une démocratie limitée représente en règle générale le meilleur compromis. Dans sa théorie de la connaissance, Aristote rejeta la doctrine platonicienne de la connaissance innée et insista sur le fait qu'elle ne peut être obtenue que par la généralisation à partir de l'expérience. Il interpréta l'art comme le moyen d'obtenir le plaisir et l'illumination intellectuelle plutôt que comme l'instrument de l'éducation morale.

 

3  Philosophie hellénistique et romaine

 

Du IVe siècle av. J.-C. à la montée de la philosophie chrétienne au IVe siècle apr. J.-C., l'épicurisme, le stoïcisme, le scepticisme et le néoplatonisme furent les principales écoles philosophiques qui se développèrent dans le monde occidental. Pendant cette période, l'intérêt pour les sciences naturelles diminua progressivement et ces écoles s'occupèrent principalement d'éthique et de religion.

 

3.1  Épicurisme

 

En 306 av. J.-C., Épicure fonda une école de philosophie à Athènes. Comme ses disciples se rencontraient dans le jardin de sa propriété, ils furent surnommés les « philosophes du jardin ». Épicure adopta la physique atomistique de Démocrite en y introduisant plusieurs modifications importantes. Au lieu d'un mouvement aléatoire des atomes dans toutes les directions, il supposa qu'un mouvement uniforme se produisait vers le bas. Il introduisit de plus un élément de hasard dans le monde physique en supposant que, parfois, les atomes dévient de leur trajectoire de façon imprévisible, donnant ainsi une justification physique à la croyance dans le libre arbitre. Il soutenait que les sciences naturelles ne sont importantes que dans la mesure où elles peuvent servir à prendre des décisions pratiques et à dissiper la crainte des dieux ou de la mort. La fin de la vie, déclarait-il, est d'atteindre le plus possible de plaisirs, qu'il identifiait à un mouvement léger et à l'absence de douleur. Les enseignements d'Épicure ont été conservés principalement dans le poème philosophique De rerum natura (De la nature) par le poète romain Lucrèce, qui contribua largement à la popularité de l'épicurisme à Rome.

 

3.2  Stoïcisme

 

Fondée à Athènes vers 310 av. J.-C. par Zénon de Citium, l'école des stoïciens prolongea le courant antérieur des cyniques, qui rejetaient les institutions sociales et les valeurs matérielles. Le stoïcisme devint l'école la plus influente dans le monde gréco-romain et produisit des écrivains et des personnalités remarquables tels que l'esclave grec et plus tard philosophe romain Épictète et l'empereur romain Marc Aurèle, célèbre pour sa sagesse et sa noblesse de caractère. Les stoïciens enseignaient que l'on ne peut atteindre la liberté et la tranquillité qu'en étant insensible au confort matériel et à la fortune extérieure et en se consacrant à une vie de raison et de vertu. Soutenant une conception quelque peu matérialiste de la nature, ils renouèrent avec Héraclite, reprenant à la fois son hypothèse selon laquelle la substance primaire est le feu et son culte du logos qu'ils identifièrent à l'énergie, à la loi, à la raison et à la providence omniprésente dans la nature. La raison fut aussi considérée comme une partie du logos divin et donc immortel. La doctrine stoïcienne selon laquelle chaque être humain est une partie de Dieu et selon laquelle tous les hommes constituent une famille universelle, contribua à lever les barrières nationales, sociales et ethniques, et fraya le chemin à l'expansion d'une religion universelle. La doctrine stoïcienne du droit naturel, qui fait de la nature humaine le critère d'évaluation des lois et des institutions sociales, eut une influence considérable sur le droit romain, et plus tard, sur le droit en Occident.

 

3.3  Scepticisme

 

Prolongeant la critique de la connaissance objective exercée par les sophistes, l'école des sceptiques domina l'Académie platonicienne au IIIe siècle av. J.-C. Les sceptiques comprirent, à la suite de Zénon d'Élée, que la logique est un outil critique puissant, capable de détruire toute position philosophique. Selon leur thèse fondamentale, l'Homme ne peut atteindre ni la connaissance ni la sagesse portant sur la réalité ; le chemin du bonheur passe donc par une suspension complète du jugement. Comme illustration extrême de cette attitude, on rapporte que Pyrrhon, un des plus illustres philosophes sceptiques, refusa de changer de direction alors qu'il s'approchait d'une falaise et que ses disciples durent l'en détourner. Carnéade soutenait que les opinions tirées de l'expérience par induction peuvent être probables, mais jamais certaines.

 

3.4  Néoplatonisme

 

Le philosophe judéo-hellénistique Philon d'Alexandrie intégra la philosophie grecque, en particulier les idées platoniciennes et pythagoriciennes, et la religion juive dans un vaste système qui annonce le néoplatonisme et la mystique juive, chrétienne et islamique. Philon mit l'accent sur la transcendance de Dieu, qui dépasse l'entendement humain et est donc ineffable. Il décrivit le monde naturel comme une série d'émanations de Dieu dont la dernière est la matière, source du mal. Il préconisa un État religieux, ou théocratie, et fut un des premiers à interpréter l'Ancien Testament aux non juifs (« gentils »).

 

Le néoplatonisme, qui fut une des écoles philosophiques et religieuses les plus influentes et un rival sérieux pour le christianisme, fut fondé au IIIe siècle apr. J.-C. par Ammonios Saccas et son célèbre disciple Plotin. La doctrine de Plotin repose sur les écrits poétiques et mystiques de Platon, des pythagoriciens et de Philon. Selon lui, la fonction principale de la philosophie est de préparer l'Homme à l'expérience de l'extase dans laquelle il s'unit à Dieu. Source de toute réalité, Dieu (ou l'Un) dépasse la compréhension rationnelle. L'Univers émane de l'Un par un mystérieux processus de débordement de l'énergie divine à des niveaux successifs. Les niveaux suprêmes forment la trinité de l'Un : le logos, qui contient les formes platoniciennes, et l'Âme du Monde, d'où procèdent les âmes humaines et les forces naturelles. Selon Plotin, les autres choses émanant de l'Un sont d'autant plus imparfaites et mauvaises qu'elles se rapprochent de la limite de la matière pure. La fin suprême de la vie est de se purifier de la dépendance des jouissances corporelles par la méditation philosophique et de se préparer à l'union extatique avec l'Un. Le néoplatonisme a exercé une forte influence sur la pensée médiévale.

 

4  Philosophie médiévale

 

Pendant le déclin de la civilisation gréco-romaine, les philosophes occidentaux abandonnèrent l'investigation scientifique de la nature et la recherche du bonheur en ce monde pour se tourner vers le problème du salut dans un monde autre et meilleur. Au IIIe siècle apr. J.-C., le christianisme s'était répandu parmi les classes cultivées de l'Empire romain. Les enseignements religieux des Évangiles furent associés par les Pères de l'Église à plusieurs conceptions philosophiques des écoles grecques et romaines.

 

4.1  Philosophie augustinienne

 

Les écrits de saint Augustin illustrent la tentative de concilier le rôle de la raison mis en valeur par les Grecs et le sentiment religieux enseigné par le Christ. Saint Augustin a construit un système qui, au travers de modifications et d'élaborations ultérieures, allait finalement devenir la doctrine officielle du christianisme. Son influence explique largement que la pensée chrétienne ait été d'inspiration platonicienne jusqu'au XIIIe siècle, date à laquelle la philosophie aristotélicienne deviendra dominante. Saint Augustin affirmait que la foi religieuse et la compréhension philosophique sont complémentaires plutôt que contraires et que l'on doit « croire pour comprendre et comprendre pour croire ». À l'instar des néoplatoniciens, il tenait l'âme pour une forme d'existence supérieure au corps et enseignait que la connaissance consiste dans la contemplation des idées platoniciennes purifiées à la fois de la sensation et du langage imagé.

 

La philosophie platonicienne fut associée à la conception chrétienne d'un Dieu personnel, qui créa le monde et détermina son évolution, et à la doctrine de la chute de l'Homme, nécessitant l'incarnation de Dieu dans la personne du Christ. Saint Augustin tenta d'apporter des solutions rationnelles aux problèmes du libre arbitre et de la prédestination, de l'existence du mal dans un monde créé par un Dieu parfait et tout-puissant, et de la triple nature attribuée à Dieu dans la doctrine de la Trinité.

 

Saint Augustin concevait l'histoire comme le combat dramatique entre le bien dans l'humanité, exprimé dans la loyauté à la « cité de Dieu » ou communauté des saints, et le mal incarné dans la cité terrestre et ses valeurs matérielles. Sa vision de la vie humaine était profondément pessimiste : il affirmait que le bonheur est impossible dans le monde des êtres vivants où, même pour les rares êtres favorisés par la fortune, la conscience de l'approche de la mort compromet toute satisfaction. De plus, selon lui, sans les vertus religieuses, l'espérance et la charité qui présupposent la grâce divine, une personne ne peut développer les vertus naturelles telles que le courage, la justice, la modération et la sagesse. Ses analyses du temps, de la mémoire et de l'expérience intérieure de la religion furent une source d'inspiration pour la pensée métaphysique et mystique.

 

Durant les trois siècles qui suivirent la mort de saint Augustin, le seul apport majeur à la philosophie occidentale est dû à l'homme politique romain du VIe siècle Boèce, qui raviva l'intérêt pour la philosophie grecque et latine, en particulier pour la logique et la métaphysique d'Aristote. Au IXe siècle, le moine irlandais Jean Scot Érigène élabora une interprétation panthéiste du christianisme, identifiant la divine Trinité à l'Un, le logos et l'Âme du Monde du néoplatonisme et soutenant que la foi et la raison sont nécessaires pour atteindre l'union extatique avec Dieu.

 

4.2  Scolastique

 

Le XIe siècle connut un renouveau de la pensée philosophique grâce à l'accroissement des contacts entre les différentes parties du monde occidental et à l'intérêt renouvelé pour la culture qui culminera à la Renaissance. Les ouvrages de Platon, d'Aristote et d'autres penseurs grecs furent traduits par des érudits arabes et attirèrent l'attention de philosophes en Europe occidentale. Philosophes islamiques, juifs et chrétiens interprétèrent et clarifièrent ces écrits dans un effort pour concilier la philosophie et la foi religieuse, et pour fournir des fondements rationnels à leurs convictions religieuses. Leurs travaux ont jeté les bases de la scolastique.

 

La pensée scolastique s'attacha moins à découvrir des faits et des principes nouveaux qu'à démontrer la vérité de convictions existantes. Sa méthode fut donc dialectique. Les recherches sur le raisonnement conduisirent à d'importants développements tant en logique qu'en théologie. Le médecin arabe du XIIe siècle Avicenne intégra des notions néoplatoniciennes et aristotéliciennes dans la doctrine religieuse de l'islam, et le poète juif Avicebron réalisa une synthèse similaire entre la pensée grecque et le judaïsme. Saint Anselme de Canterbury, archevêque et philosophe scolastique, reprit la position de saint Augustin sur la relation entre la foi et la raison, et associa le platonisme à la théologie chrétienne. Adepte de la théorie platonicienne des Idées, saint Anselme défendit l'existence séparée des « universaux » ou propriétés communes des choses. Il établit ainsi la position du réalisme logique sur une des questions les plus vivement discutées dans la philosophie médiévale.

 

La position opposée, le nominalisme, fut formulée par le philosophe scolastique Roscelin, qui soutenait que seuls les objets individuels et concrets existent et que les universaux, les formes et les idées sous lesquelles sont subsumées les choses particulières, ne sont que de simples vocables ou des étiquettes, et non des substances intangibles. Il affirmait que la Trinité doit comprendre trois êtres séparés : dès lors, ses positions furent jugées hérétiques et il dut se rétracter en 1092. Le théologien scolastique français Pierre Abélard, connu pour sa tragique aventure amoureuse avec Héloïse au XIIe siècle, proposa un compromis entre le réalisme et le nominalisme : selon le conceptualisme, les universaux existent dans les choses particulières en tant que propriétés et hors des choses en tant que concepts dans l'esprit. Abélard soutenait que la religion révélée doit être justifiée par la raison. Il élabora une éthique fondée sur la conscience personnelle, qui annonce la pensée protestante.

 

Le juriste et médecin hispano-arabe Averroès, le plus illustre des philosophes musulmans du Moyen Âge, fit de la science et de la philosophie aristotélicienne une composante majeure de la pensée médiévale. Ses savants commentaires des ouvrages d'Aristote lui valurent d'être appelé le « Commentateur » par les nombreux scolastiques qui tenaient Aristote pour le « Philosophe ». Averroès tenta de surmonter les contradictions entre la philosophie aristotélicienne et la religion révélée en distinguant deux systèmes distincts de vérité : un corps de vérités scientifiques, bâti sur la raison, et un corps de vérités religieuses, fondé sur la révélation. Affirmant que la raison prévaut sur la religion, il dut s'exiler en 1195. La doctrine de la « double vérité » d'Averroès influença de nombreux philosophes musulmans, juifs et chrétiens, mais elle fut rejetée par plusieurs autres et fit l'objet de débats dans la philosophie médiévale.

 

Le rabbin et physicien Maïmonide, une des plus éminentes figures de la pensée juive, suivit l'exemple d'Averroès, unissant la science aristotélicienne à la religion, mais rejeta l'idée que deux systèmes conceptuels incompatibles puissent être également vrais. Dans son Guide des égarés (1180), Maïmonide tenta de donner un fondement rationnel au judaïsme et défendit certaines croyances religieuses (comme la croyance en la création du monde) en contradiction avec la science aristotélicienne, car il était convaincu que des preuves concluantes manquaient des deux côtés.

 

Le théologien scolastique anglais Alexandre de Hales et le philosophe scolastique italien saint Bonaventure, tous deux philosophes du XIIIe siècle, combinèrent des principes platoniciens et aristotéliciens, introduisant le concept de la forme substantielle ou substance immatérielle pour expliquer l'immortalité de l'âme. La conception de Bonaventure tendait vers la mystique panthéiste et faisait de l'union extatique avec Dieu la fin de la philosophie.

 

Le philosophe scolastique allemand saint Albert le Grand fut le premier philosophe chrétien à approuver et interpréter le système d'Aristote dans son ensemble. Il étudia les écrits des aristotéliciens musulmans et juifs et rédigea des commentaires encyclopédiques sur Aristote et sur les sciences naturelles de son époque. Le moine anglais Roger Bacon, un des premiers scolastiques à s'intéresser aux sciences expérimentales, était persuadé qu'il restait encore beaucoup à apprendre sur la nature. Il critiqua la méthode déductive de ses contemporains et leur confiance dans les autorités du passé, et préconisa une nouvelle méthode de recherche scientifique fondée sur l'observation contrôlée.

 

La figure intellectuelle la plus éminente de l'époque médiévale fut saint Thomas d'Aquin. Moine dominicain, il étudia sous la direction d'Albert le Grand et le suivit à Cologne en 1248. Thomas d'Aquin intégra la science aristotélicienne et la théologie augustinienne en un vaste système de pensée qui allait devenir la philosophie officielle de l'Église catholique. Il traita de tous les sujets de la philosophie et des sciences et ses ouvrages principaux, Summa theologica et Summa contra gentiles, où il présente une somme systématique des thèses théologiques, exerce toujours une influence considérable sur la pensée occidentale. Ses écrits reflètent le renouveau d'intérêt de son époque pour la raison, pour la nature et le pour le bonheur terrestre, de même que pour la foi religieuse et l'aspiration au salut.

 

Saint Thomas affirma contre les averroïstes que les vérités de la foi et les vérités de la raison ne peuvent se contredire, car elles s'appliquent à des domaines différents. C'est en se penchant sur les faits observables que les sciences et la philosophie découvrent les vérités, alors que les articles de la religion révélée, comme la Trinité, la création du monde et autres articles du dogme chrétien, dépassent les capacités de la raison humaine, bien qu'ils ne soient pas contraires à la raison et qu'ils doivent être acceptés par la foi. La métaphysique, la théorie de la connaissance, l'éthique et la théorie politique de saint Thomas sont tirées en grande partie d'Aristote, mais il ajouta à l'éthique naturaliste d'Aristote, dont le but était le bonheur en ce monde, les vertus pauliniennes de la foi, de l'espérance et de la charité, et l'objectif du salut éternel par la grâce.

 

4.3  Philosophie médiévale après saint Thomas

 

Les plus importants critiques de la philosophie thomiste furent John Duns Scot et Guillaume d'Occam. Duns Scot, qui élabora un système de logique et de métaphysique subtil et hautement technique, rejeta la tentative de saint Thomas de concilier la philosophie rationnelle et la religion révélée. Modifiant la doctrine de la « double vérité » d'Averroès, il soutenait que toutes les croyances religieuses sont une question de foi, exception faite de la croyance en l'existence de Dieu, qu'il estimait logiquement démontrable. Contre la position de saint Thomas, selon laquelle Dieu agit conformément à sa nature rationnelle, Duns Scot affirma que la volonté divine prévaut sur l'intellect divin et crée les lois de la nature et de la morale plutôt qu'elle ne les observe et se démarqua ainsi de la conception du libre arbitre de saint Thomas. Sur la question des universaux, Duns Scot développa un nouveau compromis entre le réalisme et le nominalisme, considérant que la différence entre les objets individuels et les formes que ces objets réalisent est une distinction plutôt logique que réelle.

 

Le scolastique anglais Guillaume d'Occam formula la critique nominaliste la plus radicale de la croyance scolastique en des entités invisibles et intangibles telles que les formes, les essences et les universaux. Il soutenait que de telles entités abstraites ne sont que des mots se référant à d'autres mots. Son principe célèbre, nommé le « rasoir d'Occam », selon lequel « il faut éviter de supposer l'existence de plus de choses qu'il n'est logiquement nécessaire », est devenu un principe fondamental de la science et de la philosophie modernes.

 

Aux XVe et XVIe siècles, le renouveau de l'intérêt scientifique pour la nature s'accompagna d'une tendance à la mystique panthéiste. Le prélat catholique Nicolas de Cuse prépara l'œuvre de l'astronome polonais Copernic en avançant l'idée que la Terre tourne autour du Soleil, ce qui ôtait à l'humanité la place centrale dans l'Univers. De plus, il affirma que l'univers est infini et identique à Dieu. Le philosophe italien Giordano Bruno, qui identifia de façon semblable l'Univers à Dieu, développa les conséquences philosophiques de la théorie copernicienne et aboutit à un humanisme panthéiste qui lui valut d'être condamné au bûcher par l'Inquisition. La philosophie de Bruno marqua les esprits et contribua à l'essor de la science et à la naissance de la Réforme.

 

5  La philosophie moderne

 

À partir du XVe siècle, la philosophie moderne fut toujours le carrefour de deux systèmes de pensée, l'un fondé sur une interprétation mécaniste, matérialiste de l'Univers, l'autre sur la foi en l'Homme comme seule réalité ultime. Ce croisement d'influences reflète l'effet croissant des découvertes scientifiques et des changements politiques sur la spéculation philosophique.

 

5.1  Mécanisme et matérialisme

 

Les XVe et XVIe siècles constituent une période de progrès radical sur les plans social, politique et intellectuel. Les grandes découvertes, la Réforme, centrée sur la foi en l'individu, l'essor de la société urbaine et commerciale, et le renouvellement culturel, esthétique et idéologique entraînèrent l'apparition d'une nouvelle vision philosophique du monde. La vision médiévale d'un ordre hiérarchique d'êtres créés et gouvernés par Dieu fut supplantée par une image mécaniste du monde, représenté comme une immense machine dénuée de fin et de volonté et dont les composantes étaient mues par les rigoureuses lois de la physique. La satisfaction des désirs naturels de l'Homme l'emporta sur la quête du salut dans l'au-delà. Institutions politiques et principes moraux cessèrent d'être considérés comme le reflet de l'ordre divin et en vinrent à être conçus comme des moyens pratiques créés par les hommes. Dans cette nouvelle optique philosophique, l'expérience et la raison humaine devinrent les seuls critères de vérité.

 

Le premier grand représentant de cette nouvelle philosophie fut le philosophe et homme d'État anglais Francis Bacon, qui attaquait la foi dans l'autorité et dans le pouvoir du raisonnement et critiquait la logique aristotélicienne. Bacon revendiquait une nouvelle méthode scientifique fondée sur l'induction généralisante à partir d'observations et d'expériences minutieuses. Il fut le premier à formuler les règles de l'inférence inductive.

 

Mais l'importance de l'œuvre de Galilée contribua encore plus à l'essor de la nouvelle vision du monde. Galilée accordait une importance particulière aux mathématiques dans la formulation des lois scientifiques. Ainsi créa-t-il la science de la mécanique, qui applique les principes de la géométrie aux mouvements des corps. Grâce à la mécanique, on découvrit des lois naturelles fiables et utiles, ce qui entraîna Galilée et d'autres scientifiques après lui à croire que la nature obéissait toute entière à des lois mécaniques.

 

5.1. 1  Descartes

 

Mathématicien, physicien et philosophe rationaliste, René Descartes fit siennes les critiques de Bacon et de Galilée des méthodes et croyances de leur époque mais, à la différence de Bacon qui préconisait une méthode inductive fondée sur les faits observables, Descartes fit des mathématiques le paradigme de toute science, appliquant sa méthode déductive et analytique à tous les domaines. Il publia en 1637 son premier ouvrage important, les Essais philosophiques, qui comprenait le Discours de la méthode. Il prit la résolution de reconstruire l'ensemble de la connaissance humaine sur un fondement absolument certain, refusant toute croyance, même celle de sa propre existence, avant d'en avoir établi la vérité et la nécessité. C'est précisément en doutant de sa propre existence que Descartes en découvrit la preuve logique. Sa célèbre proposition Cogito, ergo sum (« Je pense, donc je suis ») lui fournit le seul fait certain ou axiome dont il put déduire l'existence de Dieu et des lois naturelles élémentaires. En dépit de son point de vue mécaniste, Descartes acceptait la doctrine religieuse traditionnelle de l'immortalité de l'âme et affirmait que l'esprit et le corps sont deux substances distinctes, soustrayant ainsi l'esprit aux lois mécaniques de la nature et garantissant la liberté de la volonté. Avec cette distinction fondamentale du corps et de l'esprit, Descartes a formulé une philosophie relevant du dualisme. Dès lors s'est posé le problème de savoir comment s'effectue l'interaction de deux substances aussi différentes, mais Descartes ne trouva pas de réponse à cette question.

 

5.1. 2  Hobbes

 

Le philosophe anglais Thomas Hobbes édifia un vaste système de métaphysique matérialiste qui apportait une solution au dualisme en réduisant l'esprit aux mouvements internes du corps. En appliquant les principes de la mécanique aux domaines de la connaissance, il a défini les concepts fondamentaux (vie, sensation, raison, valeur, justice) en termes de matière et de mouvement, et réduit de la sorte tous les phénomènes à des relations physiques et toute science à la mécanique. Dans sa théorie morale, Hobbes déduisait les règles du comportement humain de l'instinct de conservation et justifiait l'action égoïste comme étant une tendance naturelle de l'Homme. Dans sa théorie politique, il qualifiait les gouvernements et la justice sociale de créations artificielles reposant sur un contrat social. Il défendait la monarchie absolue, dans laquelle il voyait le moyen le plus efficace de préserver la paix. Il acheva en 1642 le De cive (Du Citoyen), exposé de sa théorie du gouvernement, et poursuivit son travail d'érudit et de philosophe jusqu'à sa mort en 1679.

 

5.1. 3  Spinoza

 

Le philosophe hollandais Baruch Spinoza édifia un système philosophique qui proposait de nouvelles solutions au dualisme, au conflit entre science et religion, et au problème que posait la science mécanique en éliminant de la nature les valeurs morales. À l'instar de Descartes, il affirmait qu'il est possible de déduire la structure entière de la nature de quelques définitions et axiomes élémentaires. Spinoza vit que la théorie cartésienne des deux substances créait le problème insoluble de l'interaction du corps et de l'esprit ; il en tira la conclusion que l'ultime sujet de connaissance ne peut être que la substance elle-même. Selon lui, Dieu, la substance et la nature sont identiques : toute chose est un aspect ou un mode de Dieu. Il représenta par là le panthéisme fondé sur le déterminisme. Aussi affirmait-il que la liberté de l'Homme ne repose que sur l'ignorance de ce qui le détermine. D'origine et d'éducation juive, en 1656 Spinoza fut excommunié et banni d'Amsterdam par le rabbin en raison de ses vues peu orthodoxes.

 

La solution qu'il apporta au problème du dualisme par la théorie dite du parallélisme psychophysique reposait sur l'idée que l'interaction du corps et de l'esprit n'était qu'une apparence et qu'il fallait en fait les considérer comme deux formes de la même substance. Comme l'éthique de Hobbes, celle de Spinoza se fondait sur une psychologie matérialiste qui fait de l'intérêt personnel l'unique source de motivation des hommes, mais, à la différence de Hobbes, il affirmait que l'intérêt personnel coïncide avec l'intérêt des autres et que la vie la plus satisfaisante est celle consacrée à l'étude scientifique culminant dans l'amour intellectuel de Dieu.

 

5.1. 4  Locke

 

Une des figures les plus influentes de la pensée anglaise, John Locke, poursuivit la tradition empiriste amorcée par Bacon. Il dota l'empirisme d'une structure systématique avec la publication en 1690 de son Essai sur l'entendement humain. Locke s'attaquait à la croyance rationaliste de son temps en une connaissance indépendante de l'expérience. S'il acceptait la distinction cartésienne du corps et de l'esprit et la description mécaniste de la nature, il imprima une nouvelle orientation à la philosophie en recommandant l'étude de l'esprit après celle du monde physique. Il érigea ainsi la théorie de la connaissance en discipline majeure de la philosophie moderne. Locke s'efforçait de réduire les idées à de simples éléments de l'expérience, mais opérait une distinction dans les sources de l'expérience entre sensation et réflexion, la sensation fournissant la matière de la connaissance du monde externe et la réflexion celle de la connaissance de l'esprit.

 

Locke, qui lui-même n'était pas sceptique, exerça une influence considérable sur le scepticisme de la pensée britannique ultérieure pour avoir attiré l'attention sur l'imprécision des concepts métaphysiques et sur le fait que l'on ne peut établir la preuve certaine des inférences qui portent sur le monde externe. Ses écrits éthiques et politiques eurent une influence tout aussi considérable sur la pensée postérieure. Les fondateurs de l'école moderne de l'utilitarisme, qui font du bonheur du plus grand nombre le critère du bien et du mal, s'inspirèrent largement des idées de Locke. En tant que défenseur du gouvernement constitutionnel, de la tolérance en matière de religion et du droit naturel, il a marqué le développement de la pensée libérale en Europe et aux États-Unis.

 

5.2  Idéalisme et scepticisme

Philosophe, mathématicien et homme d'État allemand, Gottfried Wilhelm Leibniz élabora au XVIIe siècle un système de philosophie original en y intégrant des découvertes mathématiques et physiques de son temps et des conceptions religieuses issues de la pensée antique et médiévale. Leibniz considérait le monde comme un nombre infini d'unités de force infiniment petites, appelées monades, chacune d'elles constituant un monde clos, qui, cependant, reflète toutes les autres monades dans son propre système de perceptions. Toutes les monades sont des entités spirituelles ; mais celles dont les perceptions sont les plus confuses forment les objets inanimés, tandis que celles dont les perceptions sont les plus claires et qui incluent la conscience de soi et la raison constituent les âmes et les esprits de l'humanité. Dieu est conçu comme la « Monade des Monades » qui crée toutes les autres monades et détermine leur développement suivant une harmonie préétablie, ce qui crée l'apparence d'une interaction entre les monades. La conception de Leibniz selon laquelle toute chose est organique et spirituelle est à l'origine de la tradition philosophique de l'idéalisme.

 

5.2. 1  Berkeley

 

Le philosophe irlandais et évêque anglican George Berkeley fit de l'idéalisme une puissante école de pensée en y associant le scepticisme et l'empirisme. Approfondissant les doutes formulés par Locke sur la connaissance du monde extérieur par l'esprit humain, Berkeley affirmait qu'il n'existe aucune preuve de l'existence d'un tel monde, étant donné que les seules choses observables sont nos propres sensations et que celles-ci se trouvent dans l'esprit. Exister, déclarait-il, signifie être perçu ou percevoir (« Esse est percipi vel percipere »), et pour exister lorsqu'on ne les observe pas, les choses doivent continuer à être perçues par Dieu. Sa philosophie exposée dans le Traité sur les principes de la connaissance humaine (1710) et les Dialogues entre Hylas et Phylonous (1713) suscitèrent le mépris de ses contemporains. Mais, en affirmant que les phénomènes sensoriels sont les seuls objets de la connaissance, Berkeley introduisit dans la théorie de la connaissance le phénoménalisme, selon lequel la matière peut être analysée en termes de sensations, et ouvrit la voie au courant positiviste de la pensée moderne.

 

 

5.2. 2  Hume

 

Philosophe et historien, l'Écossais David Hume retourna la critique de la substance matérielle opérée par Berkeley contre la propre croyance de Berkeley en une substance spirituelle, arguant que nous ne disposons d'aucune preuve observable de l'existence d'une substance spirituelle (âme ou Dieu). Son œuvre philosophique la plus importante, Traité de la nature humaine, fut publiée en trois volumes en 1739-1740. Selon lui, toutes les propositions métaphysiques portant sur des choses qui ne peuvent pas être immédiatement perçues sont dénuées de sens et devraient être « livrées aux flammes ». Dans ses analyses de la causalité et de l'induction, Hume montra qu'il n'existe aucune raison logique de croire que deux événements donnés sont liés par une connexion causale objective ou d'anticiper le futur à partir du passé. C'est l'habitude qui, confortée par la répétition, renforce cette connexion illusoire qui n'a lieu en fait que dans l'esprit. L'œuvre de Hume a eu de profondes répercussions sur la science moderne en incitant à utiliser les procédés de la statistique plutôt que les système déductifs et en encourageant à redéfinir les concepts fondamentaux.

 

5.2. 3  Kant

 

En réponse au scepticisme de Hume, le philosophe allemand Emmanuel Kant construisit un système de philosophie qui compte parmi les plus importants dans la culture occidentale. Kant a affirmé que toute connaissance est au confluent de l'expérience (structurée par les formes a priori de la sensibilité) et de l'idéalité transcendantale (les catégories de l'entendement). L'esprit impose sa forme et son ordre a priori à toute expérience. En soutenant que la causalité, la substance, l'espace et le temps sont des formes imposées à l'expérience par l'esprit, Kant corroborait l'idéalisme de Leibniz et Berkeley. Mais sa position ne relevait pas du pur idéalisme, car il adhéra à la thèse empiriste selon laquelle les choses en soi, c'est-à-dire les choses telles qu'elles existent en dehors de l'expérience, ne sont pas connaissables. Ainsi, Kant limitait la connaissance au « monde phénoménal » de l'expérience, affirmant que les croyances métaphysiques sur l'âme, le cosmos et Dieu (le « monde nouménal » transcendant l'expérience humaine) sont plus affaire de foi que de connaissance parce qu'elles excèdent les limites de l'aperception humaine. Dans ses écrits éthiques, Kant affirmait que les principes moraux relèvent de l'impératif catégorique, par lequel il entendait des commandements absolus de la raison qui ne souffrent aucune exception et qui sont étrangers au plaisir et aux avantages pratiques. Dans ses réflexions sur la religion, qui ne manquèrent pas d'influencer la théologie protestante, il accorde une importance particulière à la conscience individuelle et représente Dieu essentiellement comme un idéal moral. Sur le plan de la pensée politique et sociale, Kant fut une figure de proue du mouvement soutenant la raison et la liberté contre la tradition et l'autorité.

 

En France, l'activité intellectuelle culmina durant la période connue sous le nom des Lumières, qui contribua à stimuler les changements sociaux réclamés par la Révolution française. Parmi les principaux penseurs de cette époque figure Voltaire, qui, développant la tradition du déisme inaugurée par Locke et d'autres penseurs, réduisait les croyances religieuses à celles qui, dans l'étude de la nature, peuvent être justifiées par déduction rationnelle. Autre penseur majeur des Lumières, Jean-Jacques Rousseau considérait que la civilisation corrompt la nature humaine et soutenait que l'État fondé sur le contrat social représente la volonté générale. Enfin, Denis Diderot, avec l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-1772) qu'il dirigea avec d'Alembert et à laquelle contribuèrent de nombreux scientifiques et philosophes, forgea une arme contre le fanatisme religieux, l'absolutisme politique et finalement contre l'Ancien Régime.

 

5.3  Idéalisme absolu

 

En Allemagne, sous l'influence de Kant, l'idéalisme devint la tendance dominante. Johann Gottlieb Fichte transforma l'idéalisme critique de Kant en idéalisme absolu en éliminant la « chose en soi » kantienne et en faisant de la volonté la réalité dernière. Fichte soutenait que le monde est créé par un ego absolu dont la volonté humaine n'est qu'une manifestation partielle et qui tend vers Dieu comme vers un idéal non réalisé. Ses thèses passèrent pour athées et Fichte fut contraint d'abandonner sa chaire de philosophie à l'université d'Iéna en 1799. Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling alla encore plus loin en réduisant toute chose à l'activité d'autoréalisation d'un esprit absolu qu'il identifiait avec l'impulsion créatrice de la nature. L'accent placé par le romantisme sur les sensations et sur le caractère divin de la nature trouva son expression philosophique dans la pensée de Schelling, qui influença le mouvement transcendantaliste américain dirigé par le poète et essayiste Ralph Waldo Emerson.

 

5.3. 1  Hegel

 

Un des philosophes les plus influents du XIXe siècle fut l'Allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel. Son système, marqué par l'idéalisme absolu, se fondait sur une nouvelle conception de la logique qui faisait du conflit ou de la contradiction l'élément nécessaire à la vérité, celle-ci étant conçue comme un processus et non comme un état de choses figé. La source de toute réalité est, pour Hegel, l'Esprit absolu ou Raison universelle qui, d'une existence abstraite, indifférenciée, progresse vers une réalité de plus en plus concrète, suivant un processus dialectique composé de stades de triades, chaque triade impliquant premièrement un stade initial (ou thèse), deuxièmement un stade opposé (ou antithèse) et troisièmement un stade supérieur, ou synthèse, qui réunit les deux opposés. Dans cette optique, l'histoire obéit à des lois logiques, si bien que « tout ce qui est réel est rationnel et tout ce qui est rationnel est réel ». Les phases historiques tardives constituent des réalisations plus concrètes de l'Esprit absolu, dont on découvre le stade suprême de la réalisation de soi dans l'État national et dans la philosophie. Hegel a renouvelé l'intérêt pour l'histoire en la représentant comme un degré de réalité supérieur à celui de la science naturelle. Sa conception de l'État national comme la plus haute incarnation sociale de l'Esprit absolu fut considéré par certains comme la source majeure de l'idéologie totalitaire moderne, bien que Hegel lui-même ait largement plaidé en faveur de la liberté individuelle.

 

5.3. 2  Philosophes influents

 

L'Allemand Arthur Schopenhauer rejetait l'optimisme de la foi hégélienne dans la raison et le progrès. En 1819, il publia le Monde comme volonté et comme représentation, exposé de sa philosophie athée et pessimiste. Schopenhauer soutenait que la nature et l'humanité sont toutes deux des produits d'une volonté irrationnelle à laquelle on ne peut échapper qu'à travers l'art et le renoncement philosophique au désir de bonheur. Mathématicien et philosophe, Auguste Comte formula la philosophie du positivisme qui, récusant toute spéculation métaphysique, ne voyait de connaissance véritable que dans les sciences dites positives, ou factuelles. Comte plaçait la sociologie, dont il est le fondateur, au sommet de sa classification des sciences. L'économiste britannique John Stuart Mill développa et affina les traditions empiriste et utilitariste en publiant l'Utilitarisme en 1836, dont il appliquait les principes à tous les champs de la pensée. Stuart Mill et d'autres utilitaristes influencèrent nombre de réformes libérales sociales et économiques en Grande-Bretagne. Le Danois Søren Kierkegaard attaqua la prééminence de la raison dans le système hégélien. Brillant défenseur du sentiment de l'approche subjective des problèmes de la vie, il est devenu l'une des principales sources de l'existentialisme au XXe siècle.

 

5.4  La philosophie évolutionniste

 

Si la vision mécaniste du monde propre au XVIIe siècle et la foi dans la raison et le sens commun qui prévalait au XVIIIe siècle ne perdirent pas complètement leur influence, elles furent modifiées au XIXe siècle par un grand nombre d'idées plus complexes et plus dynamiques issues de la biologie et de l'histoire plutôt que des mathématiques et de la physique. Particulièrement influente fut la théorie de l'évolution biologique par la sélection naturelle, exposée en 1858 par Charles Darwin, dont l'œuvre inspira des conceptions de la nature et de l'humanité mettant en valeur le conflit et le changement, en opposition à l'unité et à la permanence de la substance. Karl Marx et Friedrich Engels, qui se rencontrèrent en 1844 à Paris, élaborèrent le matérialisme dialectique, fondé sur la logique dialectique de Hegel, dans lequel la matière, et non plus l'esprit, constituait la réalité dernière. Ils empruntèrent à Hegel l'idée que l'histoire se déploie selon des lois dialectiques et que les institutions sociales ont une réalité concrète supérieure à celle de la nature physique ou de l'esprit individuel. L'application de ces principes aux problèmes sociaux prit la forme du matérialisme historique : selon cette théorie, toutes les formes de culture sont déterminées par les relations économiques et toute l'histoire humaine est l'histoire de la lutte des classes. Cette thèse constitua la base idéologique du communisme. Le philosophe britannique Herbert Spencer développa une philosophie évolutionniste fondée sur le principe de la « survie des plus forts », qui explique tous les éléments de la nature et de la société en termes d'adaptation à la lutte cosmique pour la survie. À l'instar de Comte, il fondait la philosophie sur la sociologie et l'histoire qu'il considérait comme les sciences les plus avancées.

 

5.4. 1  Nietzsche

 

L'Allemand Friedrich Nietzsche reprit l'idée chère à Schopenhauer de vie comme expression d'une volonté cosmique, mais il fit de la « volonté de puissance » la source de toute valeur. Un texte de Nietzsche publié sous le titre la Volonté de puissance parut en 1901, un an après sa mort. Violemment critique à l'égard de l'éthique religieuse, notamment chrétienne, il prônait un retour aux vertus plus primitives et plus naturelles du courage et de la force. Dans le sillage de la révolte romantique contre la raison et l'organisation sociale, il préconisait le « renversement des valeurs » et plaçait le bien dans l'affirmation de la puissance du moi, et le mal dans ce qui le contrarie. Il espérait l'avènement du « surhomme » qui pourrait s'affirmer sans entraves.

 

5.4. 2  Pragmatisme

 

Vers la fin du XIXe siècle, le pragmatisme devint l'un des plus puissants mouvements de pensée aux États-Unis. Il s'inscrivait dans la tradition empiriste qui fonde la connaissance sur l'expérience et qui a recours aux procédés d'induction de la science expérimentale. Charles Sanders Peirce, qui donna à la théorie son nom, formula une théorie pragmatique de la connaissance, pour laquelle le sens d'un concept réside dans les prédictions que rend possibles son usage et qui sont vérifiables par l'expérience future. William James fut à l'origine d'une théorie pragmatique de la vérité. Il définit la vérité comme la capacité qu'a une croyance à nous guider vers une action réussie, et proposa d'évaluer toutes nos croyances en fonction de leur aptitude à résoudre des problèmes. C'est sur cette base pragmatique que James justifiait la religion.

 

L'idéalisme devint un puissant courant de pensée en Grande-Bretagne à travers l'œuvre de Francis Bradley qui, à l'instar de Hegel, affirmait que toute chose doit être conçue comme un aspect de la totalité absolue. Bradley récusait l'existence des relations, arguant que le seul et unique sujet réel de la pensée pouvant être postulé est l'Absolu et que la dualité n'est qu'apparence. Pour lui, dès lors qu'on affirme qu'une chose a une certaine caractéristique, il faut que ladite chose, en tant que sujet, soit le monde dans sa totalité et la réalité en soi. Toute autre hypothèse est contradictoire, car la réalité en soi est la dernière chose à avoir des prédicats contradictoires (par exemple, un poêle est tantôt chaud, tantôt froid). Le philosophe britannique John McTaggart poursuivit lui aussi l'idéalisme hégélien, affirmant que l'espace et le temps sont irréels parce qu'on ne peut les concevoir sans se contredire. La seule réalité était à ses yeux l'esprit. Un autre philosophe britannique, Bernard Bosanquet, qui reprit comme McTaggart l'idéalisme hégélien, mit l'accent sur le côté esthétique et dramatique du monde en marche.

 

5.4. 3  L'idéalisme pragmatique

 

Josiah Royce, qui appartenait au courant idéaliste américain, associa à l'idéalisme certains éléments du pragmatisme. Royce interprétait la vie humaine comme l'effort déployé par le moi fini pour devenir le moi absolu à travers la science, la religion et la loyauté envers de plus larges communautés.

 

Philosophe, pédagogue et psychologue américain, John Dewey reprit les principes pragmatiques de Peirce et de James pour élaborer un vaste système de pensée qu'il appela « naturalisme expérimental » ou instrumentalisme. Dewey mit l'accent sur le fondement biologique et social de la connaissance et sur le caractère instrumental des idées comme plans d'action. Il préconisait une approche expérimentale en éthique, capable de rattacher les valeurs aux besoins individuels et sociaux. Par l'importance qu'elle accordait à la préparation de l'individu à une activité créatrice au sein d'une société démocratique, sa théorie de l'éducation exerça une profonde influence sur l'évolution des méthodes d'éducation aux États-Unis.

 

En France, une des pensées les plus influentes du début du XXe siècle fut le vitalisme évolutionniste d'Henri Bergson, défenseur de l'élan vital, énergie spontanée du processus d'évolution qui permet à la vie de durer et de prendre de nombreuses formes. Dans l'Évolution créatrice (1907), Bergson opposait la sensation et l'intuition à l'approche analytique de la nature adoptée par la science et la philosophie scientiste. En Allemagne, Edmund Husserl, fondateur de l'école de la phénoménologie, élabora une philosophie qui étudiait les structures de la conscience qui permettent à celle-ci de se rapporter à des objets externes. Selon lui, il existe une science des essences, car la conscience, grâce à l'intentionnalité (c'est-à-dire la conscience qui est toujours la conscience de quelque chose) peut atteindre la chose elle-même en tant qu'elle est distincte du sensible. Dans Recherches logiques (1900-1901), Husserl a également essayé de fonder une science des relations entre les objets idéaux qui ont nécessairement une existence indépendante de la conscience psychologique qui les saisit.

 

5.4. 4  Whitehead

 

Le mathématicien et philosophe Alfred North Whitehead ranima l'intérêt pour la métaphysique spéculative en construisant un système de concepts qui reliait la théorie platonicienne des idées à l'organicisme de Leibniz et de Bergson. Whitehead, qui était aussi physicien, montra l'impuissance de la science mécanique à donner une interprétation exhaustive de la réalité. Pour Whitehead, les choses ne sont pas des substances immuables bien délimitées dans l'espace mais des processus d'expérience vivants, exprimant des objets éternels (ou universaux) et liés à ceux-ci par Dieu.

 

 

5.4. 5  Santayana et Croce

 

Le poète et philosophe américain George Santayana voulut fondre pragmatisme, platonisme et matérialisme en une vaste philosophie qui mettait l'accent sur les valeurs intellectuelles et esthétiques. Benedetto Croce érigea à son tour l'idéalisme en un courant dominant de la philosophie italienne. Il renouvela le concept hégélien de réalité comme processus de développement historique à travers l'opposition des contraires, en insistant plus sur la sensation et l'intuition que sur la raison abstraite comme source de vérité ultime.

 

5.5  La philosophie analytique

 

Bertrand Russell poursuivit les traditions empiriste et utilitariste de la pensée britannique. Par son application aux problèmes de la philosophie des découvertes faites en logique, en mathématique et en physique, Russell exerça une influence considérable sur l'école de l'empirisme logique. Dans Principia mathematica (1910-1913), il exposa sa « théorie des types logiques » qui hiérarchisait les classes pour résoudre certaines antinomies. Le philosophe britannique G.E. Moore, principale figure de ce que l'on a appelé la révolte réaliste contre l'idéalisme, défendait la réalité des objets de croyance du sens commun. Russell et Moore ont marqué de leur influence la philosophie analytique.

 

L'école de l'empirisme logique ou positivisme logique, fondée à Vienne, devint un puissant courant de la pensée américaine. L'empirisme logique, qui unit le positivisme de Hume et de Comte à l'exigence cartésienne et kantienne de rigueur et de précision logique, rejette la métaphysique comme étant un jeu de mots dénué de sens, insiste sur la définition de tous les concepts en termes de faits observables et assigne à la philosophie la tâche de clarifier les concepts et la syntaxe logique de la science.

 

Le courant de la philosophie analytique, appelé analyse linguistique, inspiré par l'œuvre de Moore et développé de façon explicite par Ludwig Wittgenstein dans son Tractatus logico-philosophicus (1921), domine jusqu'à nos jours la philosophie britannique. Cette école de pensée rejette elle aussi la métaphysique spéculative et limite la tâche de la philosophie à l'élucidation, par l'analyse des mots du langage ordinaire, des contradictions et des apories produites par l'ambiguïté du langage. Elle identifie le sens d'un mot à la façon dont le mot est généralement utilisé.

 

5.6  La philosophie existentielle

 

Plongeant ses racines dans la révolte romantique du XIXe siècle contre la raison et la science en faveur de l'engagement passionné dans la vie, la philosophie existentielle fut introduite en Allemagne par l'intermédiaire des œuvres de Martin Heidegger et de Karl Jaspers. Heidegger opéra une synthèse de l'approche phénoménologique de Husserl, de la thèse de Kierkegaard sur l'intensité des émotions et de la conception hégélienne de la négation comme force réelle. La philosophie de Heidegger affirmait que l'histoire de la philosophie occidentale repose sur un oubli de l'Être de l'étant et que les philosophes ont ainsi expliqué l'Être à partir d'un autre étant (Dieu, par exemple). Dans Être et Temps (1927), il entendait marquer la fin de la métaphysique en déclarant que l'Être est la somme de tous les étants, de tout ce qui est. Jaspers trouva Dieu, qu'il appela Transcendance, dans les intenses expériences émotionnelles des hommes. José Ortega y Gasset, principale figure de la philosophie existentielle en Espagne, opposait l'intuition à la logique et critiquait la culture de masse et la société mécanisée des temps modernes. Le philosophe israélien et homme de lettres Martin Buber, né en Autriche, mêlant le mysticisme juif à certaines tendances de la pensée existentielle, interpréta l'expérience humaine comme un dialogue de l'individu avec Dieu.

 

Différentes synthèses de la théologie traditionnelle et de la conception existentialiste de la connaissance, relevant davantage de l'émotion que de la science, furent opérées en Suisse par Karl Barth, et aux États-Unis par Reinhold Niebuhr et Paul Tillich.

 

En France, Jean-Paul Sartre fut la figure de proue de l'existentialisme. Ses ouvrages théoriques, ses romans et ses pièces de théâtre renouent avec nombre de thèmes traités par Marx, Kierkegaard, Husserl et Heidegger. Ils offrent une conception de l'être humain libre qui se projette lui-même dans la vie sociale en affirmant ses propres valeurs morales et en assumant la responsabilité morale de ses actes.

 

En Europe, le marxisme connut un nouvel essor, notamment en France avec Louis Althusser, en Italie avec Antonio Gramsci et en Allemagne avec les héritiers de l'école de Francfort comme Jürgen Habermas (Théorie de l'agir communicationnel, 1981).

 

La théorie de la connaissance fut marquée en France par les ouvrages de Gaston Bachelard (le Nouvel esprit scientifique, 1934), d'Alexandre Koyé (Du monde clos à l'univers infini, 1957), de Georges Canguilhem (Études d'histoire et de philosophie des sciences, 1968) et d'Ilya Prigogine (la Nouvelle Alliance, 1979). Le structuralisme, issu des travaux de Ferdinand de Saussure (Cours de linguistique générale, 1922) dominait les sciences humaines grâce aux travaux de Claude Lévi-Strauss (la Pensée sauvage, 1962) et de Michel Foucault (les Mots et les Choses, 1966). La pensée de Heidegger a laissé des traces profondes en France, comme en témoignent les ouvrages de Jacques Derrida (la Voix et le Phénomène, 1967) qui entreprit une « déconstruction » de la métaphysique occidentale. La réflexion sur l'apport de Nietzsche et de Freud, sur le symbolisme renouvelé par Ernst Cassirer (Philosophie des formes symboliques, 1923-1929) donna l'occasion à Paul Ricœur de traiter des grands thèmes de la philosophie morale et de la métaphysique (Finitude et culpabilité, 1960). En France, la philosophie continue de figurer parmi les matières obligatoires du baccalauréat, malgré les critiques qui sous-estiment la valeur éducative de cette discipline.

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